La théorie des branches, enjeu du concile panorthodoxe

Publié le par Theophylactère

Réunion au Conseil Oecuménique des Eglise

Réunion au Conseil Oecuménique des Eglise

La théorie des branches apparaît de plus en plus comme un enjeu majeur du futur concile panorthodoxe (de l’orthodoxie mondiale). Rappelons que cette théorie professe que les églises chrétiennes possèdent toutes une certaine légitimité car elles sont issues d’une église originelle qui aurait cessé d’exister. Selon cette même théorie, un des rôles de l’œcuménisme consiste à restaurer cette unité perdue et par là, à revenir à l’église originelle. On voit que cette théorie s’oppose radicalement à l’ecclésiologie orthodoxe qui considère l’église orthodoxe comme étant l’unique véritable église.

Malheureusement, l’orthodoxie mondiale a, depuis des décennies, embrassé la théorie des branches de façon implicite ou parfois explicite. Ceci se manifeste de diverses façons :

  • Prières communes avec des hérétiques
  • Choix de parrains hétérodoxes pour le baptême d’enfants orthodoxes
  • Reconnaissance des mystères (sacrement des hérétiques)
  • Intercommunion avec des hérétiques comme c’est la coutume au Moyen-Orient mais aussi en certains lieux en Europe occidentale (cela fera l’objet d’un prochain article)
  • Déclaration que telle église n’est ni schismatique ni hérétique

Il est vrai que dans l’orthodoxie mondiale, certaines digues tentent de contenir ce tsunami relativiste. Certains évêques le dénoncent régulièrement, d’autres églises ont une pratique plus orthodoxe, comme les Eglises de Géorgie, de Bulgarie… Néanmoins, il semble que la résistance anti-œcuméniste de l’intérieur ne porte aucun fruit notable.

Dans le cadre du concile panorthodoxe à venir, cette résistance doit affronter un texte d’importance, qui valide de facto la théorie des branches. Il s’agit du texte « Relations des Églises orthodoxes avec l’ensemble du monde chrétien » qui fut approuvé par les primats réunis à Chambésy. On peut le lire à ce lien.

 

Le monde grec s’agite mais le Mont Athos se tait

L’un des premiers à réagir fut le professeur de théologie Dimitrios Tselengidis. Dans un texte envoyé à différents synodes, il montra avec justesse comment le dit texte revenait à légitimer la théorie des branches :

« Ce texte manifeste de façon récurrente l’inconséquence et la contradiction théologique. Ainsi, il proclame dans son article premier la conscience de soi qui est celle de l’Église orthodoxe, considérant celle-ci – et ce très justement – comme « L’Église une, sainte, catholique et apostolique ». Or, dans l’article 6, il y a contradiction avec la formulation de l’article premier susmentionné. Il mentionne en effet, de façon caractéristique, que « l’Église orthodoxe reconnaît l’existence historique d’autres églises et confessions chrétiennes ne se trouvant pas en communion avec elle ». C’est ici qu’une question fort à propos se pose : si l’Église est « Une », conformément à notre Credo et à la conscience de soi de l’Église orthodoxe (article I), comment peut-il être fait mention d’autres Églises chrétiennes ? Il est clair que ces autres Églises sont hétérodoxes. » L'intégralité de sa lettre est disponible ici.

D’autres voix majeurs lui emboîtèrent le pas, notamment trois évêques : à Chypre, Athanase de Limassol et en Grèce, Séraphin du Pirée et Hiérothéos de Naupacte. Il n’est pas impossible que se joignent les évêques Paul de Glyfada, Seraphin de Kithyron et Jérémie de Gortinos. En effet, ces derniers prendront la parole le 23 mars prochain lors d’une conférence dédiée au futur concile panorthodoxe qui s’annonce résolument anti-oecuméniste. On peut consulter son programme en anglais ici.

Dans ce concert de protestation, on s’étonne de ne pas entendre le Mont Athos, ou plus exactement les 20 higoumènes à la tête des monastères qui commémorent le Patriarche Bartholomée. Ces monastères s’étaient illustrés par le passé en condamnant les accords de Chambésy (conclus avec les monophysites), les accords de Balamand traitant de l’uniatisme ou encore en critiquant la façon dont fut reçue le Pape Benoît XVI (notre blog avait été le premier à relayer cette information, voir ce lien) par le Patriarche Bartholomée avec chant de tropaires spécialement composés pour l’occasion, ecténie commémorant le Pape, bénédiction donnée par le Pape etc.

Ce silence du Mont Athos n’est que modérément surprenant. Cela fait plusieurs années que le Mont Athos proteste de façon très timorée contre les excès oecuménistes, se contentant de déclarations, parfois peu vigoureuses. Cela lui fut reproché en 2006. On peut lire le texte qui s’y rapporte à nouveau sur notre blog ici. Par ailleurs, afin de contrer cette opposition, le Patriarche Bartholomée a entrepris depuis plusieurs années de nommer aux postes de responsabilité sur la Sainte Montagne des moines qui lui sont entièrement dévoués. Au vu du silence du Mont Athos, il semble être parvenu à ses fins.

 

La fausse surprise venue de Géorgie

Toutefois, la bonne nouvelle dans les camps des anti-oecuménistes est venue par l’annonce du Synode de l’Eglise de Géorgie de son rejet du document les « Relations des Églises orthodoxes avec l’ensemble du monde chrétien ». Cela en a surpris plus d’un mais à notre sens, la surprise résidait plutôt dans le fait que la délégation géorgienne qui comprenait notamment son primat, le Patriarche Elie II ait accepté de signer le texte initial. En effet, l’œcuménisme n’est guère populaire en Géorgie, surtout parmi les fidèles et le clergé. Sur la question des mariages mixtes (entre orthodoxes et hérétiques), l’Eglise de Géorgie est (malheureusement) la seule parmi les églises de l’orthodoxie mondiale à s’en tenir à  l’acribie canonique en refusant de célébrer de telles unions. C’est d’ailleurs, à notre avis, la raison pour laquelle cette même Eglise de Géorgie a refusé d’accepter le document « Le sacrement du mariage et ses empêchements » consultable ici. Ce document mentionne en effet la possibilité de célébrer des mariages mixtes « par économie » à condition que les enfants nés de tels unions soient élevés dans l’orthodoxie.

Ce sentiment populaire anti-oecuméniste en Géorgie avait forcé l’Eglise de Géorgie à abandonner le Conseil Œcuménique des Eglise (COE) en 1997dans des conditions qu’il convient de rappeler. De nombreux monastères avaient alors menacé de cesser de commémorer le Patriarche Elie, en se réclamant du canon 15 du Concile de Prime-Second, qui autorise en effet à cesser la commémoration d’un évêque prêchant l’hérésie. Sous la pression, le patriarche Elie avait décidé le retrait du COE tout en sanctionnant les moines frondeurs qui rejoignirent alors des églises vétéro-calendéristes grecques. Cet épisode fut à l’origine des paroisses de chrétiens orthodoxes traditionnalistes présentes à ce jour en Géorgie. Ainsi, l’attitude du Patriarche fut ambiguë.

Au vu de cet historique, du sentiment anti-oecuméniste dont on ne peut que se féliciter, de l’ampleur, même minime que prenait l’opposition à ce document en Grèce, il devenait probable que le dit document serait rejeté par l’Eglise de Géorgie.

 

Vers de nouvelles victoires pour les anti-oecuménistes ?

Cette décision de l’Eglise de Géorgie constitue un succès majeur pour les anti-oecuménistes qui relèvent de l’orthodoxie mondiale. L’anti-œcuménisme a souvent été marqué ces dernières années par des déclarations tonitruantes suivies d’aucun effet et incapable d’empêcher la progression du relativisme dogmatique et ecclésiologique. Pour la première fois depuis de nombreuses années, un synode prend une décision allant dans un sens positif. D’autres synodes pourraient même l’imiter avant le concile prévu à Crète en juin 2016. Le risque était que le concile panorthodoxe n’adoptât un texte validant la théorie des branches, faisant à terme de cette doctrine une sorte d’obligation pour tous. C’est notamment ce que craignaient le métropolite Hiérothéos de Naupacte, du fait du mode de décision lors de ce concile : il ne prend ra en compte que l’avis individuel de chaque église, exprimé, par les membres présents, sans considérer d’éventuelles dissensions dans une église locale.

En dépit de ce succès, le chemin à parcourir reste très long. Certaines églises locales sont ouvertement pro-œcuménistes : Antioche, Constantinople, Roumanie etc. Il est donc fort possible que faute d’arriver à un accord à l’unanimité, aucun texte ne soit adopté. Par ailleurs, même en cas de texte parfaitement orthodoxe, il convient de se souvenir que cela ne signifierait pas l’interdiction des actes et propos relevant de la théorie des branches qui ne cessent de se produire quotidiennement.

De notre point de vue, cet épisode illustre également la communion très artificielle qui prévaut dans l’orthodoxie mondiale entre des hiérarques et des fidèles ayant des idées diamétralement opposés sur des points-clefs d'ordre écclésiologique et dogmatique. Qu'a de commun Antoine Arjakovsky qui estime que le Concile de Ferrare Florence est un concile oecuménique, avec pour conséquence, acceptation du Filioque, du purgatoire, avec le Métropolite grec Séraphin du Pirée qui estime que le catholicisme est une hérésie ? 

Publié dans Orthodoxie mondiale

Commenter cet article